12 août 2002. Découvertes. J’ai toujours eu un faible pour la Norvège à cause de Haakon IV et de la soupe de poisson de Trondheim. Mon admiration pour Christophe Colomb, née de son œuf et consolidée par sa fille, est sans bornes. Pas de rapport ? Si : la querelle sur la découverte de l’Amérique. Vieille querelle de guetteurs de taupes ! Sans doute. Mais les guetteurs des taupes, surtout s’ils sont myopes comme les guettées, passent leur temps à ruminer et, après quelques années de rumination, ils peuvent se défaire, en deux coups de cuillère à mots, de la position « sophistiquées » qui prône une troisième voie[1] (les Vikings et Christophe Colomb ont débarqué en Amérique, mais c’est par l’Occident dans son ensemble, au XVIe siècle, qu’elle a été découverte, au sens d’être reconnue comme un nouveau continent,) et de la position politiquement correcte (il n’y a pas eu de découverte mais de « contacts » entre deux civilisations[2]) pour retourner à la vieille querelle. Puisqu’il n’y a plus de doute que les Vikings ont débarqué sur les côtes canadiennes avant que Colomb ne prenne pieds dans les Caraïbes, la querelle est une simple querelle à propos de « découverte ».

 

Une querelle de mot.

Comme toutes les querelles.

 

Une querelle politique.

Comme toutes les querelles

 

Une querelle à propos de soi-même.

Comme toutes les querelles.

 

Je n’ai pas honte de me rallier au front Occidental et d’être partisan de ceux qui disent que l’Amérique a été découverte par Christophe Colomb. Pour admettre cela je n’ai même pas besoin de souligner que les Vikings sont plus Occidentaux que les Génois d’origine juive et que le front Occidental est le moins monolithique et le plus autocritique des fronts.

 

Pourquoi parler de Christophe Colomb aujourd’hui ? Parce qu’aujourd’hui c’est l’anniversaire du père de La fille de Christophe Colomb.

 

13 août 2002. Il fait trop chaud. Quand, en l’an mille, Leif Eriksson mis pied au Groenland le climat était beaucoup plus doux qu’actuellement. En mille ans la température du Grand Nord a diminué d’à peu près 10 degrés sans la moindre contribution des hommes. Maintenant les hommes de science disent que les hommes des industries sont en train de chauffer la planète de manière telle qu’ils risquent de conduire les hommes (tous) vers une catastrophe écologique.

    Penses-tu que le Groenland se transformera en une nouvelle Hawaï ?

    Quel con !

    Peut-être moins con que tu ne le penses. Et si notre planète n’avait pas besoin des hommes pour se réchauffer ?

    Est-ce un motif pour polluer ?

    Non. C’est un motif pour avoir un peu d’humilité.

 

J’ai l’impression qu’un peu plus d’humilité face à l’univers et un peu moins face au pouvoir risquerait d’améliorer deux ou trois petites choses dont je parlerai seulement devant mon avocate mais, étant nul en politique, il y a fort à parier que je me trompe,

 

14 août 2002. Je ne suis pas Viking. J’eusse été Viking et j’eusse vécu au XIe siècle (mais je suis Espagnol et je vis au XXIe siècle) que j’aurais fait comme eux : j’aurais occupé l’Europe du sud où les gens au pouvoir avaient l’air moins abruti que les sauvages de l’Amérique du Nord — quoi qu’en disent les anti-occidents à la mord moi le peu.

Les Vikings n’étaient pas des imbéciles. Ils étaient violents, ignorants, cruels, sanguinaires… mais ils n’étaient pas des imbéciles. Ils voulaient vivre mieux. Il ne s’établirent pas au Vinland. Ils pillèrent et se mélangèrent avec ceux d’en bas. Ils devinrent Normand. Pour rendre l’Amérique une terre pouvant accueillir des centaines de millions de gens il ne suffisait pas de piller, il fallait une vraie occupation — une invasion avec pillage. Et pour cela il ne suffisait pas d’être Viking, il fallait être au moins un peu Normand.

 

Je suis émigrant. D’habitude, quand je trouve des confirmations plus ou moins solides de mes idées, je me réjouis. Mais pas hier. Hier j’ai eu une confirmation qui a fait trop mal à mon orgueil d’émigrant, pour me réjouir. J’ai lu : « Les hommes et les femmes qui parvinrent au XIe siècle sur les côtes de l’Amérique du Nord n’étaient pas ce que les Vikings pouvaient donner de meilleur. Le meilleur s’en était allé et s’en allait vers l’ouest, en Normandie, vers l’est, en Russie, vers le sud en Méditerranée »[3]. Exactement ce que j’ai toujours pensé : que la majorité des Européens qui émigrèrent en Amérique étaient loin d’être les meilleurs car les meilleurs, de n’importe quelle classe sociale, étaient capables de « vivre » en Europe. J’avais envie de changer d’idée. Et puis, pourquoi changer ? Même en admettant que cela soit vrai, les fils des émigrés, comme les fils de ceux qui sont restés dans leur pays, ne sont pas nécessairement des clones de leurs parents.

 

15 août 2002. Le sein. Pour moi, jusqu’aux débuts de la vingtaine, le sein était « un ». Il était tellement « un » que, même à cinquante ans, si je ne réfléchis pas, je n’en vois qu’un. Le sein n’était pas comme les oreilles, les yeux, les mains… il était comme la tête, le cœur, le ventre… Le fait qu’il était constitué de deux « reliefs » séparée par une vallée, était sans importance. Je fus donc fort étonné quand je découvris qu’un mamelon pouvait se durcir et l’autre non ; qu’on pouvait en sortir un de sa coque sans que l’autre ne bouge ; qu’on pouvait les serrer autour de la verge sans que la femme n’ait mal ; en somme, que les deux reliefs avaient une autonomie palpable. Je n’ai jamais osé parler de cette vision unifiée et enfantine de la poitrine des femmes. Si j’en parle aujourd’hui c’est parce que j’ai découvert que je ne suis pas le seul à penser ainsi. G, le héros de G de John Berger, quand il est enfant fait pratiquement les mêmes considérations. Mais il était un enfant, direz-vous. Oui, mais quelque chose doit être restée dans la tête de Berger, comme dans la mienne, pour qu’il fasse parler l’enfant ainsi.

 

16 août 2002. Manières de ne pas penser. Pour l’homme de la rue qui gobe n’importe quel lieu commun, sans trop y réfléchir, les violents sont toujours les autres : les étrangers, les fous, les communistes, les fascistes, les Noirs, les ouvriers, les jeunes… Pour les hommes scolarisés qui pensent penser et que jadis on aurait dit de gauche, la violence des autres n’est pas violence : seul l’Occident technicien est violent. L’homme de la rue, ayant tué dans l’œuf toute autocritique, vit dans le premier niveau et ne voit que ce qu’il a déjà été vu. Celui qui pense penser, presbyte dès la naissance, compense le flou de ce qui est proche avec l’idéalisation du lointain.

 

17 août 2002. Montrer. Excepté dans le domaine étriqué des mathématiques, on peut démontrer tout ce qu’on veut. Par contre, on peut montrer seulement ce qu’on a ou ce qu’on voit. Voilà pourquoi les romanciers et les poètes sont beaucoup plus proches du réel que les philosophes et les hommes de sciences. Voilà pourquoi on est plus chez nous dans les mondes de Dostoïevski ou de Michaud que dans celui de Hegel, de Weber ou d’Einstein.

 

18 août 2002 Catholiques et gays. Quand deux adolescentes, très catholiques, m’ont dit qu’elles trouvaient normal le mariage entre homosexuels, je suis resté bouche bée. « S’ils aiment ça, pourquoi les empêcher ? », ont-elles ajouté. Je pensais de les provoquer et voilà qu’elles me renvoient à ma vision anachronique du catholicisme. Donc, le catholicisme n'empêche pas à ces filles d’avoir des idées « avancées ». À moins… à moins que ces idées ne soient pas si « avancée » que cela. Et si elles étaient carrément réactionnaires ?

 

Il y a fort à parier que, dans quelques années, la hiérarchie catholique fera disparaître l’inutile sacrement du mariage et créera, à sa place, le sacrément du parentité.

Prêtre. Gilbert Tremblay acceptez-vous d’être le parent de Jocelyn ?

Futur père. J’accepte.

Prêtre. Et vous, Jocelyn, acceptez-vous d’être le fils de Gilbert?

Futur fils : Ouèèèèèèèèèèè (après que le prêtre a tordu le nez du bébé de gauche à

droite avec des pinces bénites)

Prêtre. Alain Renaud acceptez-vous d’être le parent de Jocelyn ?

Futur deuxième père. J’accepte.

Prêtre. Et vous, Jocelyn, acceptez-vous d’être le fils d’Alain?

Futur fils : Ouèèèèèèèèèèè (après que le prêtre a tordu le nez du bébé e gauche à

droite avec des pinces bénites)

Prêtre. In nomine domini, je vous déclare pères et fils. Ite parentitas est.



[1]Il suffit d’insister sur deux alternatives (ou … ou) pour que n’importe quel brave type qui lit Le Monde Diplomatique, avec un  paternalisme obscène, vous propose une réflexion nuancée qui « va au-delà du binaire, au-delà du noir et blanc ». Le pauvre bougre, aveuglé par l’automatisme d’un pseudo-approfondissement des concepts (au « ou…ou » il répond avec une formule toute faite « Les choses sont plus complexes que cela ») se gonfle les neurones comme le chat de Hegel et patauge, sans le savoir, dans le même bourbier des gens « ou … ou ». Non seulement il ne fait qu’opposer une nouvelle voie aux deux positions qu’il considère comme « un », mais il est convaincu d’avoir complexifier les choses. Il ne comprend pas qu’une fois abandonné le « un » pour le binaire (une fois qu’on raisonne), même le passage au « trois » n’est qu’un deux masqué. Oui, mes chers pamplemousses amis de la nuance et incapables de dire « ou … ou », si vous avez encore le millilitre de sens critique nécessaire pour détecter la banalité sous le manteau de la complexification, il ne vous reste qu’un choix : vous taire.

[2]Position plus qu’hypocrite parce qu’elle ne veut pas admettre que le contact a un sens — sens dans le sens de direction et non dans celui de signification — et que donc il n’y a aucune symétrie dans la « découverte » de l’Amérique.

[3] P. E. Taviani, Christophe Colomb, Atlas, 1980.