27 mai 2002. Dialogue avec O. qui aurait pu être comparatiste.

    Qui est l’écrivain le plus misogyne de la littérature française ?

    Il y en a tellement !

    Pas comme lui. Il est tellement misogyne que même Tertullien pourrait sembler féministe.

     Sollers ?

     Plus vieux et plus…

     Proust ?

    Non. Plus espiègle que Proust.

    Montherlant ?

    Moins acide, moins réac.

    Je donne ma langue au chat.

    Perec.

    Perec ? T’est fou.

    Pense à « La disparition ».

    Et alors ?

    Il n’y a pas un seul « e » dans son roman.

    Je le sais. Pas rapport. Je ne te suis pas.

    Le « e » n’est-ce pas la voyelle qui féminise les mots de la langue française ?

    Oui… tu veux dire qu’il a fait disparaître le « e » pour faire disparaître les femmes…

    C’est bien ça.

    N’importe quoi ! T’aurais dû être comparatiste. Dans le même registre, mais sans doute un peu moins con : pourquoi, dans deux mille ans, peut-être, le complexe de Perec prendra-t-il la place du complexe d’Œdipe ?

    ….

    Parce que dans La disparition il a fait disparaître toutes les voyelles de son nom en rendant le nom de son père et « père » imprononçables.

 

28 mai 2002. Des amis des amis. S’il y avait un palmarès des livres les plus cités par les gens qui s’intéressent, de proche ou de loin, à la philosophie, à la politique, à la sociologie, disons, pour ne pas rendre la liste trop longue, qui s’intéressent à tout genre de réflexions lourdes, il est certain que LÉthique à Nicomaque, depuis une dizaine d’années, occuperait la première place. Je n’ai pas de théories lourdes là-dessus, mais il est fort probable que cela est dû à l’engouement pour l’éthique et à un certain pragmatisme qui, dans notre société, circule même dans les veines des plus éthérés des idéalistes. Et quand on pense à l’Éthique à Nicomaque, on ne peut pas ne pas penser à l’amitié et aux définitions d’amitié qui sont devenues canoniques ou incontournables ou banales, selon. Comme que nous aimons ceux qui nous ressemblent, par exemple.

 

Ce matin, en passant devant la maison de Dino, un ami mort depuis quatre ans, un essaim de pensées plus ou moins colorées de philosophie, fort tintées de nostalgie et presque noyées dans l’affection m’ont envahi. Une en particulier, probablement la plus aculée, m’a piqué dans la gaine durale : « Dino était un ami et pourtant nous étions complètement différents : nous ne partagions aucune idée politique, nous étions rarement d’accord à propos d’un événement quelconque, nous n’avions pratiquement pas d’idées communes sur la vie en général et nous avions deux styles de vie aux antipodes ». Pas besoin de partager quoi que ce soit pour être amis ? Sans doute. Mais surtout pas besoin de discuter. Il disait « rouge » et je pensais « noir » ? je l’écoutais. Je disais « vert » et il pensait « jaune » ? il m’écoutait. Nous n’échangions pas d’idées. Nous étions assis, nous nous écoutions, nous sourions et nous disions des conneries.

 

J’ai par contre besoin d’avoir des idées en commun, « d’échanger » avec des « connaissances ». Je pourrais être ami d’un raciste, de la pire crapule ou d’un violeur mais ils ne pourraient pas faire partie du cercle de mes « connaissances ». Comment pourrais-je discuter sans avoir envie de leur casser la figure ? Au fond la vie est bien faite : avec les amis tout passe et, avec les « connaissances », on arrête de se voir quand les échanges deviennent trop rudes. Et les amis de mes amis ? Sont-ils des amis, comme le dit le proverbe ? Ça dépend. Ils commencent comme « connaissances » et on échange donc sur le terrain très accidenté de l’amitié des deux amis et… et la balle s’en va dans tous les sens.

 

L’autre jour j’ai chassé l’ami d’une amie de ma maison. « Je ne comprends pas que tu puisses être amie de… », je lui dis quand le calme revint. Que je suis con !

 

29 mai 2002. Comparaison. Pourquoi la majorité des gens sont-ils dérangés par des comparaisons explicites entre concepts (l’amour est plus important que l’amitié, la politique est moins utile que la littérature, la religion est moins que…) ou entre les gens (Marc est plus généreux que Paul, Marie-Andrée est plus féministe que Nicole) ? Disons, par les comparaisons en général, puuisque les comparaisons sont nichées dans le moindre bout de discours. Parce que les autruches sont plus malignes qu’on ne le pense ? Sans doute. Parce que quand on souligne, on voit trop le soulignage ? Sans doute.

 

29 mai 2002. Les autruches et l’esthétique des Français. Après vingt ans de fréquentation quotidienne de la langue française, je viens de découvrir, qu’« autruche » est du féminin. Étrange, fort étrange. Pas tellement que je ne connaissais pas le genre d’« autruche », mais qu’on puisse penser les autruches au féminin. Une autre démonstration (comme les « salope, tu aimes ça » qui ponctuent tous les films porno français) que les Français sont profondément misogynes ? Ouais… mais, à bien y penser, ce n’est pas tellement la misogynie qui me dérange dans cette histoire d’autruches, mais l’esthétique. C’est un problème d’esthétique. Ouais, un problème d’esthétique, mais depuis quand la misogynie n’est pas surtout un problème d’esthétique ?[1] de mauvais goût.

 

Comparaison. Et l’aigle ? Oui, et l’aigle ? Et cet oiseau symbole de puissance, de force et de liberté, et l’aigle est-ce du féminin ? T’es fou. Si ce n’était pas parce que j’avais juré de ne pas faire de comparaisons pendant une semaine, je dirais que la langue italienne est moins misogyne que la langue française (comme vous avez deviné, pour les Italiens, l’autruche est homme et l’aigle femme). Que voulez-vous, on n’a pas des mamme italiennes pour rien.

 

30 mai 2002. Compter les morts. Après avoir constaté que les morts ne s’additionnent pas, que la mort est la seule chose qu’un individu ne peut pas partager (même pas avec soi-même) ; une fois qu’on est convaincu qu’il est préférable de réserver les nombres pour l’argent, pour les patates, pour la fréquence des émissions de télé ou pour la mensuration des biceps et des tours de taille, que faire de ces constats ? En induire que la mort d’un million d’Indiens est l’équivalent de la mort de mille Québécois ou faire propre la pensée que la mort d’un seul individu est équivalente à la mort de centaines de millions d’humains ?

 

31 mai 2002 Et la vie continue. Un point lumineux de l’évolution des espèces s’est éteint. S. J. Gould  est mort.

 

premier juin 2002. Peur. Une fois que la peur prend feu, il n’y rien d’autre à faire qu’attendre. Inutile de déverser des paroles rassurantes, tranquillisantes, justes…elles se transforment instantanément en un combustible encore plus puissant que les paroles de haine.

La peur fait feu de tout bois.

La peur est un animal stupide, puissant et inhumain.

La peur est vraie.

La peur est souffrance.

La peur brûle même l’espoir.

Je n’aime pas Tahar Ben Jelloun (j’avais commencé un livre, dont je ne me souviens même plus du titre, et je l’avais trouvé tellement gris…), mais j’ai été agréablement surpris à la lecture d’un court article qu’il a écrit sur la peur[2]. Un article simple et intelligent, qui dit à peu près ceci : « Vous, vous Occidentaux qui craignez les méchants islamistes, pensez à la peur des immigrés arabes qui craignent votre peur et la folie des islamiste ».

 

2 juin 2002. Littérature et politique. C’est parce que la littérature révèle les mondes possibles et non les possibilités du monde qu’elle est révolutionnaire. C’est parce qu’elle ébrèche les lames de la rage qu’elle est réactionnaire.

 



[1] Pour confirmer cela qu’il suffise de penser que le petit des autruches, qui comme tous les petits a, même chez les animaux les plus laids, quelque chose de mignon, a un nom masculin : autruchon.

[2] T. B. Jelloun, Qui spécule sur la peur, paru dans L’espresso du 30 mai 2002.