3 mai 2004. Prophète. Nul n’est prophète en son pays. Oscar non plus. Oscar est d’origine Sud-américaine. Né au Québec où il a vécu jusqu’à dix-huit ans, il est retourné dans la terre de ses aïeuls pendant deux ou trois ans. Il vient de revenir au Québec. « Je préfère ici, même s’il n’y a pas les montagnes à côté, même si je n’ai pas d’amis qui ont des villas au bord de la mer. À Santiago quand les filles me voyaient arriver… », il s’arrête, tourne la tête et avance les lèvres dans une moue excessive comme seules les adolescentes peuvent le faire, pour indiquer qu’Oscar n’est rien « Oscar n’était d’aucun intérêt, un latino perdu parmi des millions de Latinos. Ici Oscar est quelqu’un. Quand j’arrive les filles… », il mets une main devant sa bouche, se tourne comme pour chuchoter à une copine et fait les yeux ronds qui indiquent qu’Oscar est un personnage. Ici.

 

4 mai 2004. Blancs. Même s’il nous dit qu’il aimerait « qu’on ne lût pas cette Note »[1], il l’a écrite pour qu’on la lise. Et cette Note explique mieux que les milliers d’exégèses érudites ces blancs « qui frappent d’abord ». Étrange, si on y pense. Pour que « de cet emploi nu de la pensée » résulte « une partition », il emploie des effets visuels. L’œil dirige ton et intensité de la voix afin que les « subdivision prismatiques de l’Idée » prenne place sur le papier.

Il n’est pas toujours vrai que les blancs « frappent d’abord ». Il n’est pas vrai pour la première page où un coup de dés frappe avant que l’œil s’aperçoive qu’il ne s’agit pas d’un titre mais du premier prisme de l’Idée. Pour la deuxième non plus car le JAMAIS appelle à soi toutes les ressources visuelles avant de se reposer dans le vide des blancs. Par contre, il est vrai que N’ABOLIRA ne frappe pas avant les blancs, même s’il a le même poids du JAMAIS, ce qui semble indiquer que le célèbre titre dont le poème est serti n’a pas le rapport au vide que notre néantise exigeait.

 

5 mai 2004. Vieillir. En vieillissant le danger nous guette de nous refermer sur les choses que l’on a aimées, surtout quand il s’agit de « choses » de l’esprit. Quand on dit que l’on aime quelque chose, bien souvent on veut dire que l’on a aimé ce quelque chose. Pour la littérature, par exemple : la banque d’écrivains que l’on s’est péniblement bâtie commence à être excessivement ample ; la mémoire prend une allure un peu trop écervelée ; le temps devient toujours plus précieux ; la nostalgie des découvertes de la première jeunesse nous fait relire avec un mélange de plaisir et de regret les classiques… tout cela ne facilite pas de nouvelles rencontres. Ce qui ne veut pas dire que l’on ne puisse pas en faire. Dans la quarantaine j’ai découvert Réjean Ducharme et dans la dizaine qui suit, John Berger qui ont vite intégré mon monde et, sans trop de bruit, se sont hissés au sommet, rejoignant le manipule d’écrivains qui ne me refusent jamais un conseil et ne me laissent jamais solitaire dans les plaisirs solitaires.

5 mai 1821. Il fut. Comme si bien le sculpta Manzoni.

 

6 mai 2004 Formule magique ou presque. En vingt cinq ans je l’ai essayé au moins une centaine de fois quatre fois par ans oui en moyenne ça a de l’allure jamais un seul coup raté comme appuyer sur un interrupteur on off hier non et j’ai eu la peur de ma vie L. me l’avait dit pas convaincue de la manière de parler de son alcoolisme de comment il disait qu’il avait frappé sa femme deux fois je l’ai fait deux fois deux seules fois je ne pouvais pas me retenir comme quand je mange du chocolat quand je mange du chocolat je deviens fou j’aurais dû comprendre on ne dit pas à la première venue que le chocolat nous rend fous vraiment je ne me contrôle plus je peux faire n’importe quoi L. a raison le jeu n’était pas innocent il jouait à un jeu pas clair et pourtant au début je l’avais trouvé vraiment de mon goût excessif exalté excessif comme un homme dans la cinquantaine l’est rarement quand il a commencé à me caresser j’ai senti non quelque chose n’allait pas la manière était limite trop concentré sur ses mains il voulait me démontrer comme tous mais sa grimace était différente pas comme les autres je commençais à avoir peur j’ai laissé partir la formule magique celle qui fait débander même les bonobos j’ai encore le sperme de mon ami qui coule rien aucun effet immédiat pas de détachement comme tous les autres rien comme si j’avais parlé à un mur après cinq seconde je l’ai ai comptées immobilisé il m’a regardé avec un sourire qui m’a fait peur j’en ai vu j’en ai vu de sourires d’hommes quand ils sont aveuglés par le sang qui pousse aucun comme celui-là entre handicapé et Méphisto handicapé méchant une hyène j’aime ça qu’il commence à marmonner je veux le boire et il enfonce les ongles dans les cuisse j’eu eu vraiment peur pas seulement le chocolat qui le rend fou que je pense et sch’paff un grand coup de genoux dans les couilles partie pendant qu’il gémissait sans souliers.

 

7 mai 2004. Les massages. « Des traitements qui vont du massage Abhyanga avec beaucoup d’huile tiède (choisie en fonction du dosha), à l’Udvartana, au massage Garshan, au massage Ghee (…). Il y a bien sûr le Shirodhara (pluie d’huile au centre du front), les bains Ayurveda (…), l’argile (…) le menu ayurvédique (…) tisanes pour le types Vatta, Pitta ou Kapha. » Il s’agit d’un communiqué paru dans un magazine italien. Voilà les effets de la mondialisation, on fait une publicité en Italie pour un hôtel indien comme s’il était à côté, direz-vous. Et bien, non. Il s’agit d’une publicité pour un hôtel dans une vallée des Alpes. Que diront mes ancêtres qui, des Indiens, ne connaissaient que les vaches sacrées ?

 

8 mai 2004. Le sens de la répartie. Jeanne et Sylvie étaient deux grandes amies. Mais depuis que Jeanne s’était faite caramboler par le mari de Sylvie elles ne se voyaient plus. Le hasard a voulu qu’elles se retrouvent nez à nez, à la sortie du cinéma.

    Quoi de neuf ?

    Je me marie.

    Avec ton con ?

    Certainement pas avec le tien.

 

9 mai 2004. Les mets intelligents. C’est le titre d’un article du magazine Elle Italie sur l’alimentation. « les neurones, qui travaillent sans arrêt, doivent être constamment nourris (…) le cerveau consomme cinq grammes de sucre chaque heure. (…) Si on n’est pas enceinte, abonder avec la sauge : elle améliore la mémoire parce qu’elle favorise le voyage des impulsions nerveuses d’un neurone à l’autre. » Jusqu’ici ça va. Même si l’on peut se demander si les deux filles qui ont écrit l’article ne sont pas allergiques à la sauge ou au sucre. Mais il y a une phrase que je ne peux pas laisser passer en douce, parce que c’est du terrorisme. Du vrai. Pour garder un bon fonctionnement des neurones il faut « Éviter le café ».

 



[1] Stéphane Mallarmé, « Préface », Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, Gallimard, 1914.